Après nous, l’avenir
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La toile tissée métallique s’est imposée en architecture en tant que matériau flexible, fonctionnel et esthétique pour les façades et les espaces intérieurs. Son ascension mondiale a commencé au début des années 1990 à Paris et à Düren.
Nous sommes un mercredi d’avril 1993, le temps est frais et nuageux. Une pluie fine tombe lorsque Dominique Perrault et sa femme, la chef designer Gaëlle Lauriot-Prévost, s’engagent dans la rue Metallweberstraße, dans le quartier de Mariaweiler à Düren. Dr Stephan Kufferath est au volant de la voiture. Il est allé chercher ses invités français à la gare d’Aix-la-Chapelle et profite de l’occasion pour faire déjà connaissance dans la voiture. C’est quelque chose qu’il fera tout au long de sa vie professionnelle. Trois ans plus tôt, Perrault avait remporté l’appel d’offres pour le nouveau bâtiment de la Bibliothèque nationale de France à Paris. Il paraît que le président français François Mitterrand aurait fait la promotion de cet architecte encore peu connu à l’époque et de son projet audacieux. L’idée visionnaire : Perrault voulait revêtir les grandes baies vitrées et les plafonds de toiles tissées en acier inoxydable. Rien de tel n’avait jamais été fait auparavant, du moins pas dans les dimensions du projet de Perrault. La veille de la grande visite, Ingo Kufferath et les ouvriers les plus chevronnés de GKD avaient accroché un grand tapis en acier inoxydable sous un abri mobile. Perrault voulait suspendre de nombreux tapis de ce type, dans le style des anciennes tapisseries françaises, en guise de tentures murales dans l’entrée de la bibliothèque. Les personnes présentes observaient avec intérêt et un peu de scepticisme le Français qui marchait lentement devant le prototype sans dire un mot. Celui-ci finit par demander : « N’est-il pas possible de réaliser un tissage un peu plus irrégulier, un peu plus dynamique … ? ». Tous ceux qui comprenaient le français n’en croyaient pas leurs oreilles. La précision est en effet la priorité absolue des tisseurs de toiles métalliques. Perrault a ensuite examiné les points de fixation supérieurs et ne les pas non plus trouvés satisfaisants. Il a fait rapidement le croquis d’une solution alternative, puis s’est détourné du tapis. Voilà, c’est fini, a pensé le cortège de Düren, déçu lorsque l’architecte a déclaré la visite terminée. Il ne reste plus qu’à lui faire visiter Aix-la-Chapelle.
Copyright. © Georges Fessy_G. Lauriot-Prévost, D. Perrault Architecte, ADAGP, Paris, 2025
La glace était brisée
« Dominique pensait sans doute qu’il faudrait plusieurs semaines pour fabriquer un nouveau prototype », se souvient Stephan Kufferath. « Je me suis entretenu brièvement avec Ingo. Puis il a demandé à quelques collègues de repousser leur pause de midi et ceux-ci se sont immédiatement mis au travail. Je suis allé déjeuner avec les Français qui étaient étonnés que nous retournions ensuite à GKD. J’ai dit qu’il nous fallait encore examiner le nouveau prototype ». À notre retour, il était en place, exactement comme sur le croquis. La glace était rompue et Dominique était absolument ravi ». Les toiles tissées pour la nouvelle bibliothèque nationale ont représenté pour GKD la plus grosse commande individuelle de son histoire, d’un montant total de huit millions de marks. Des toiles tissées pour douze domaines d’application différents, représentant une surface totale de 30 000 mètres carrés, ont été fabriquées à Düren et livrées à Paris. C’était une chose tout à fait exceptionnelle qu’un tisseur métallique allemand comme GKD, qui n’avait eu jusqu’alors que des clients industriels, ait été retenu pour un prestigieux projet de l’État français. Le flair de Stephan Kufferath pour les bonnes opportunités, le courage d’oser, l’agence GKD en France et, enfin, les larges métiers à tisser ont été décisifs. Pendant le rendez-vous, Stephan Kufferath s’était déjà procuré des informations sur la largeur de tissage du concurrent français : 3,80 mètres. Grâce au rachat de Dürener Metalltuch, GKD a pu tisser des panneaux de huit mètres de large. « Perrault m’a directement demandé si j’avais moi-même un avis sur la taille des tentures murales », se souvient l’ancien directeur. « Sans perdre une seconde, je lui ai dit : monsieur Perrault, vous construisez des halls d’entrée gigantesques, vous ne pouvez pas suspendre des petites serviettes. Il faut des grands draps de bain. D’au moins quatre à six mètres de large. Cela lui a plu et à ce moment-là, j’ai su que nous étions de la partie ».
Les toiles tissées métalliques deviennent l’emblème de l’architecture moderne
La cote de l’architecte est montée en flèche grâce à la Bibliothèque nationale de France (1990-1996), pour laquelle Perrault a reçu le prestigieux « Prix Mies van der Rohe ». Il a ensuite surfé sur la vague du succès de projet en projet : le Velodrom et la Schwimm- und Sprunghalle im Europasportpark Berlin (1993-99), l’extension de la Cour de justice de l’Union européenne à Luxembourg (2003-08), le Puente de Arganzuela à Madrid (2010-11), le Grand Théâtre des Cordeliers à Albi (2009-14) et à Paris, le Pavillon Dufour au château de Versailles (2011-16), l’hippodrome de Longchamp (2011-2017), la transformation de la Poste du Louvre (2012-20), le Stade Roland Garros (2020-24), et bien d’autres. Perrault s’est classé dans la ligue des champions des agences d’architecture internationales. Et quel que soit le projet qu’il conçoit : les toiles tissées métalliques de GKD sont un élément marquant de sa signature architecturale. La Bibliothèque nationale de France ne marque pas seulement le point de départ d’une nouvelle ère pour Perrault et GKD. C’est également le début de l’histoire à succès des toiles tissées métalliques en architecture. « Les architectes conçoivent des bâtiments gigantesques et sont finalement contraints de tout réduire à la taille des panneaux de l’industrie. Et voilà que nous venons leur proposer un matériau mesurant jusqu’à huit mètres de large et qui peut être utilisé comme une bande textile flexible presque infinie. C’est quelque chose qui n’existait pas auparavant », explique Stephan Kufferath. Hans Hollein, Norman Foster, Jean Nouvel, Matteo Thun, Zaha Hadid, Ieoh Ming Pei, et bien d’autres encore, ont contacté GKD ou ont été « prospectés à froid » par Stephan Kufferath.
Première incursion dans le monde du design dans les années 1950
Des points de contact avec le secteur du design existaient déjà avant le gros contrat de Paris. Dans les années 1950, l’entreprise de Düren tissait une toile à partir de fils d’aluminium pour l’habillage des radiateurs. Comme la toile tissée PC-ALU de GKD, très utilisée aujourd’hui, elle était disponible dans différentes teintes. ALUTHERM a mieux fonctionné que pour les habillages de radiateurs dans une autre application. Elle a été présente des milliers de fois dans les foyers allemands au cours de la même décennie en guise de revêtement de façade du récepteur mondial Grundig.
« Ont-ils perdu la raison ? »
Avec le succès rencontré à Paris au début des années 1990, les frères Ingo et Stephan Kufferath ont su que la toile tissée pour l’architecture en acier inoxydable pouvait devenir un nouveau secteur d’activité – et sauver une entreprise en difficulté. En effet, GKD traversait la crise la plus grave de son histoire en raison de l’effondrement de l’URSS. Alors même que personne ne pouvait savoir si la toile tissée métallique allait s’imposer en architecture, Ingo et Stephan Kufferath ont pris des risques et mis en place le secteur d’activité « Architecture et design ». Mais de la stratégie à la mise en œuvre, il restait encore quelques obstacles à franchir. « Les fabricants de bandes et de toiles tissées pour l’industrie minière, ou pour les installations de clarification de l’industrie chimique ou les stations d’épuration, n’attachent pas d’importance à l’esthétique. La fonctionnalité est leur unique préoccupation. J’ai donc dû expliquer à nos collaborateurs que nous allions désormais fabriquer des produits pour lesquels l’esthétique compte », se souvient Ingo Kufferath. Certains ont tout de suite pensé : « ont-ils perdu la raison ? ». La mise en place systématique du nouveau secteur d’activité a commencé à partir de 1995. Pour la première fois, un architecte a été engagé dans l’entreprise pour éviter les fausses notes en matière de prospection et de vente : Thomas Holtkötter a noué des contacts avec des cercles de clientèle totalement nouveaux et a tout de suite géré des grands projets comme le parking P2 de l’aéroport de Cologne/Bonn, réalisé par Helmut Jahn, avec une surface totale de 6 000 mètres carrés de toile tissée en façade. D’autres projets ont suivi : le Sony Center à Berlin, le Convention Center à Dubaï, le magasin-phare de Louis Vuitton à Tokyo et d’autres encore. « Lorsque je suis arrivé pour la première fois à Singapour en 1997 pour faire des présentations dans des agences d’architecture, j’avais encore un projecteur de diapositives avec 50 diapositives dans mes bagages », se souvient Thomas Holtkötter. Stephan Kufferath effectue lui aussi de grands voyages : Espagne, Japon, États-Unis, Chine, pays arabes. Tantôt il voyage avec Tom Powley de GKD-USA, tantôt avec Dominique Perrault, qui lui ouvre les portes des plus prestigieuses agences d’architecture du monde. Ou bien il parcourt les marchés avec les responsables des représentants de GKD dans le monde entier. Avec succès : les toiles tissées en acier inoxydable et en aluminium de GKD ne sont pas seulement l’emblème d’un style architectural contemporain uniquement dans les projets de Perrault : le nouvel opéra de Pékin (2005) est un monolithe aux reflets dorés grâce à la toile tissée de GKD. GKD-USA équipe l’aéroport international de Los Angeles (2024) et s’assure le plus gros contrat à ce jour. À Abu Dhabi, une immense toile tissée métallique est montée sur le Capital Gate (2009), le gratte-ciel le plus incliné du monde. Les tissus deviennent des écrans. Alors que la liste des types de toiles tissées et des projets réalisés ne cesse de s’allonger, les techniciens de Düren réfléchissent au moyen d’utiliser les toiles tissées pour l’architecture encore mieux et différemment – par exemple, les toiles tissées en acier inoxydable pourraient être illuminées ou même utilisées comme des écrans. GKD lance MEDIAMESH en 2006. De minces rubans de diodes électroluminescentes résistant aux intempéries sont intégrés aux toiles tissées en acier inoxydable de GKD. Cela crée une façade haute définition pouvant accueillir tous les contenus multimédias. À partir de 2012, des toiles tissées pour les espaces intérieurs sont développés afin d’améliorer l’acoustique des pièces, la diffusion de la lumière et l’éclairage des pièces. La dernière nouveauté de ce secteur d’activité est un petit élément à ressort qui assure toujours la bonne tension d’une façade en toile tissée.
Une épée de Düren pour Dominique Perrault
L’histoire des toiles tissées pour l’architecture montre qu’avec du courage, de l’engagement et de la créativité, il est possible de réaliser beaucoup de choses. En 1993, GKD était encore un pionnier solitaire qui misait sur l’idée de la toile tissée pour l’architecture avant de devenir aujourd’hui leader mondial sur un marché très concurrentiel. Dominique Perrault a lui été élu à l’Académie française en 2015 pour ses projets visionnaires. Ses membres, appelés « les immortels », comptent parmi les personnalités les plus respectées dans les domaines de la science, des arts, de la littérature et des sciences humaines. L’admission d’un architecte dans ce cercle exclusif est une reconnaissance rare. Pour le couronnement, le membre doit revêtir une robe spéciale et porter une épée. Perrault a demandé à son partenaire commercial et ami de longue date, Stephan Kufferath, de réaliser l’épée pour lui à Düren. Cela montre bien les liens étroits qui unissent les deux compagnons de route.